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Composition / Technique

Leçon de Composition 1: Les triangles

Disclaimer

Je vais entamer une toute nouvelle série qui sera en grande partie la traduction en français d’articles en anglais provenant de mon blog préféré sur la street photography, celui de Eric Kim. Il s’est imposé comme la référence en la matière. Ses articles sont denses, intéressants et très accessibles, vous ne trouverez pas d’équivalent dans un livre ou dans un magazine. J’ai la chance de pouvoir lire l’anglais assez facilement et je vais vous en faire profiter. Mettre sur son blog du contenu d’un autre site, c’est une idée un peu incongrue au départ. Cela l’est moins si l’auteur du contenu d’origine l’a rendu open source et si il y a également un travail de traduction et d’enrichissement dessus.

J’ai malgré tout hésité, puis je suis venu à la conclusion que le but du blog était avant tout de permettre au plus grand nombre de bénéficier de conseils gratuitement. Le texte ne sera pas totalement fidèle, il y aura des choses modifiées, supprimées et ajoutées, car oui cela ne sera pas qu’un exercice de traduction, je vais ajouter également mes commentaires. Donc si vous connaissiez l’article en anglais vous pourriez bien apprendre des choses supplémentaires.

Les triangles

La composition est un sujet qui me tient particulièrement à cœur et c’est pourquoi mon premier article porte sur ce thème. C’est un sujet important qu’il faut connaître pour ensuite pouvoir s’en affranchir et créer son propre style. Certaines de ces leçons vous paraîtront nouvelles ou familières, et on verra les meilleurs exemples dans l’histoire de la street photography pour illustrer les techniques de composition.

Les triangles sont une des meilleures techniques que l’on peut utiliser en street photography, pour remplir son cadre, ajouter de l’équilibre et du mouvement dans les images.

Les Gypsies « Les garçons squelettes » de Josef Koudelka

Josef Koudelka

© Josef Koudelka / Magnum Photos. Slovakia. Zehra. 1967. Gypsies.

Josef Koudelka est un photographe d’exception. Son implication dans son travail et sa manière de procéder font de lui un photographe hors pair. Ses photos sont pleines d’énergie,  avec de magnifiques compositions pour les parfaire.

Koudelka utilise souvent les triangles dans ses compositions, particulièrement lorsqu’il prend en photo plusieurs sujets. C’est le cas notamment, dans l’un de ses plus célèbres livres, « Gypsies »

Par exemple, regarder la photo ci-dessus lorsqu’il prend ces trois garçons en photo. Ils bombent leurs torses, mains sur le côté. Ils ressemblent à  des épouvantails, et leurs cotes qui se dessinent sous leur peau rendent l’ensemble grotesque. Ils ressemblent à de véritables squelettes vivants ! Mais en même temps il s’agit d’une photo drôle. Ces jeunes garçons qui donnent tout ce qu’ils peuvent pour montrer qu’ils sont costauds alors qu’ils n’ont pas encore de muscles est amusant. La photo est avant tout réussie par son contenu (ce qui se passe dans la photo). Il y a également quelques petits enfants en arrière plan qui observent, se demandant ce qu il se passe.

Josef Koudelka2

Figure 1: Observer comment les 3 silhouettes d’enfants s’équilibrent parfaitement.

Ce qui fonctionne bien quand on a plusieurs sujets, c’est lorsqu’il y en a trois. Quand on réfléchit à souvent trois sujets dans le folklore. Qu’est-ce qui nous vient à l’esprit ? Les 3 petits cochons, les 3 mousquetaires (même s’ils sont 4)…

Avant tout, ce que Koudelka a fait avec beaucoup de brio, c’est faire en sorte que les 3 enfants se positionnent en parfaite harmonie et remplissent quasiment entièrement son cadre. Si vous regardez plus en détail, il y a également d’autres triangles formés par les cotes des enfants :

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Figure 2: Observer la répétition des triangles formé par les cotes des enfants

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin, essayons de trouver davantage de triangles dans cette scène :

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Noter l’ensemble des triangles qui composent cette photographie

A ce stade, il y a probablement une question que vous êtes en train de vous poser. Est-ce que Koudelka a fait cela intentionnellement. J’ai la sensation qu’il a eu l’intuition d’avoir la composition des 3 enfants placés de manière équilibrée comme sur la « Figure1 ». Ensuite s’il a cherché à obtenir la myriade de triangles comme sur la « figure 3” Peut être, qui sait. Là aussi, l’essentiel est que l’ensemble fonctionne. Parfois c’est intentionnel, parfois non. Le photographe développe un 6e sens avec le temps. Ce qui paraît après coup comme évident ne repose que sur l’instinct du photographe au moment de la photo.

On peut noter également que sur cette photo, la règle des tiers est bien respectée. Avec l’horizon au 2/3 de la photo. Également une règle importante est ici respectée les corps des 3 enfants ne se superposent pas et se distinguent bien de l’arrière plan.

Analysons une autre photo de Koudelka :

Les Gypsies « L’homme allongé » de Josef Koudelka

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© Josef Koudelka / Magnum Photos / CZECHOSLOVAKIA. Slovakia. Rakusy. 1966. Gypsy.

Les triangles apparaissent beaucoup dans le travail de Koudelka, en particulier dans le projet « Gypsies ».

Dans cette photo, un homme est allongé sur son lit, montrant fièrement un cadre photo et une grosse pièce en métal.

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Les 3 sujets principaux sont des visages dans cette photo. Le vrai visage en haut, l’image dessinée à gauche et celle de métal à droite.

Une fois de plus, ce qui fonctionne est la manière dont il y a 3 sujets principaux. Un premier : l’homme, un second : l’homme dans le cadre, et la pièce géante.

Il y a un bel équilibre entre ces sujets, et ils remplissent parfaitement l’image. Et le fait qu’il y ait 3 visages de trois natures différentes fait que l’ensemble est plus exceptionnel.

On pourra également noter à propos de cette photo que le photographe s’est baissé pour prendre sa photo en contre plongée. Afin d’accentuer l’incarnation de pouvoir et de fierté de l’homme. Si vous en doutez, imaginez le photographe debout et prenant son sujet en plongée (vue de haut). Cela ne donne pas du tout le même résultat.

Les Gypsies « Les 3 hommes » de Josef Koudelka

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© Josef Koudelka / Magnum Photos / CZECHOSLOVAKIA. Kadan. 1963. Gypsies.

Le dernier exemple avec une photo de Koudelka : cette photo prise de 3 gitans. C’est une photo intéressante. La pose des sujets, le fait que la photo soit prise derrière une porte ouverte, utilisant celle-ci comme cadre naturel. De bons ingrédients pour faire une photo réussie.

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Noter comment la porte forme un cadre naturel

Les 3 individus occupent parfaitement l’espace laissé par la porte ouverte. Chacun a une pose qui lui est propre. Celui du milieu est détendu, accoudé au derrière de la chaise. Celui de gauche est élégant, il a une jolie petite veste, chapeau et cravate. Il se tient debout avec ses mains rassemblées au niveau de la taille. Et enfin celui à droite est à moitié affalé sur une table. Avec une gestuelle qui pourrait indiquer qu’il est fatigué, préoccupé ou qu’il réfléchit profondément à quelque chose.

Néanmoins le fait qu’il soit incliné permet de laisser autant d’espace entre lui et le bord de la porte, qu’il a d’espace entre l’homme de droite et la porte. S’il avait été droit sur sa chaise, cela aurait laissé un espace trop important à droite.

Josef Koudelka triangles

Les 3 sujets forment un triangle

Il s’agit d’un autre sujet, mais on peut noter les fortes verticales présentes dans cette image. Les « jambes » ainsi que les autres fortes verticales formées par le cadre de la porte et les pieds du mobilier.

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Noter les multiples “jambes” dans le centre de l’image et le cadre qui maintient l’ensemble

Une fois de plus, il est peu probable que Koudelka fût conscient de cette répétition de “jambes” lorsqu’il a pris la photo. Mais le fait d’avoir pris trois sujets et de les disposer en forme de triangle est quelque chose qu’il a fait intentionnellement.

« La cabine téléphonique », Istanbul d’Alex Webb

Alex Webb, célèbre membre de la prestigieuse agence Magnum, est aussi un maître dans l’utilisation des triangles. Il fait partie de mes photographes préférés. Ses photos sont en général très colorées, comme je les aime. Mais l’un de ses grands atouts et qu’il réussit à figer des moments, qui sont très brefs dans le temps, mais où tout semble à sa place comme par magie. Des photos qui pour un photographe normal ne sont obtenues que très rarement.

L’un de ses secrets est de pousser à l’extrême l’un des grands principes de base de la photographie : Prendre un maximum de photos d’un sujet pour obtenir celle que l’on veut dans le lot. Quand je dis qu’il pousse ce principe à l’extrême, c’est que déjà il shoote en argentique et ensuite qu’il n’hésite pas à prendre des milliers de photos au même endroit, afin d’obtenir ce qu’il veut. On imagine le travail pendant la prise de vue et ensuite pour le développement et la sélection de « la » photo.

Alex Webb

© Alex Webb / Magnum Photos / TURKEY. Istanbul. 2001.

Dans cette photo provenant de son livre « Istanbul », il crée trois calques différents : un à droite avec l’homme le plus proche de nous, ensuite celui de l’homme au milieu en bas, qui est un peu éloigné, et enfin le garde de sécurité qui est loin derrière, en haut, au centre. Ce qui les réunit c’est le triangle.

Alex Webb triangles

Notez que les 3 sujets principaux dans la photo, leurs profondeurs respectives les uns par rapport aux autres et le triangle qui les unit

« Enfants qui jouent avec un ballon », Istanbul d’Alex Webb

Prenons un autre exemple:

Il se dégage de cette photo un aspect totalement irréel. Déjà, cela semble assez extraordinaire que l’enfant au centre frappe le ballon qui vient d’en haut. Mais au coin de notre œil, il y a un enfant qui sort la tête, semblant lui aussi tombé du ciel.  En réalité, ce garçon devait probablement être accroché à un jeu d’enfant ou quelque chose du genre. Mais cela ajoute de l’étrange, qui rend cette image tout de suite irréelle.

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© Alex Webb / Magnum Photos / TURKEY. Istanbul. 2004.

Une des choses en termes de composition qui a très bien fonctionné dans cette image est la composition triangulaire que Webb a fait avec tous les éléments du cadre:

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Notez comment les 3 éléments se connectent merveilleusement bien dans un triangle

La cerise sur le gâteau est vraiment ce ballon en haut à droite. Imaginer sans le ballon, vous ne trouvez pas qu’il y a une sensation de vide? Qu’il manque quelque chose?

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C’est perturbant sans la balle, on se demanderait également pourquoi l’enfant regarde fixement en haut à droite. Il manquerait un élément essentiel et bien sur sans ce ballon, il n y a plus de triangle

Une fois de plus, on ne connaît pas l’histoire derrière la photo. Ce que l’on peut par contre assumer, c’est que Webb a trouvé le ballon essentiel pour cette photo. Que ce soit quand il a prit la photo ou pendant le post traitement. Sans ce ballon, pas de triangle et tout l’équilibre de la photo est tué.

« La femme et les 3 chiens », Cuba d’Alex Webb

Le dernier exemple avec Webb est cette énigmatique image d’une femme à Cuba, entourée de 3 chiens:

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© Alex Webb / Magnum Photos / CUBA. Matanzas. 2008.

La photo dégage une ambiance particulière. Notez, l’expression de la femme au centre, regardant au loin, le point fermé sur son coeur battant. On ne sait pas ce qu’il se passe hors champs et qui provoque une telle réaction chez cette femme. Les motifs de son manteau ajoutent aussi une jolie texture à l’ensemble.

Concernant les 3 chiens, c’est là où les choses commencent à devenir intéressante. Déjà, ils forment un joli petit triangle.

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notez comment les chiens forment un jolie triangle

Néanmoins, encore plus intéressant que cela, ils regardent tous dans une direction différente, ce qui ajoute à la sensation de tension et « tire » la femme dans plusieurs directions:

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Les 3 chiens tirent chacun dans leur direction, créant une tension pour la femme au milieu

Les chiens regardant dans 3 directions différentes et opposées, crée un sentiment de malaise. Cela fait penser aux tortures de l’ancien temps où les corps étaient écartelés. Peu probable que cela fut l’intention de Webb, mais le sentiment est là.

« Scène de rue » , Cuba de David Alan Harvey

On va rester à Cuba mais cette fois avec un autre photographe de l’agence Magnum, David Alan Harvey.

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© David Alan Harvey / Magnum Photos / CUBA. Trinidad. 1998. Street scene.

A première vue, la photo est plutôt simple. Il y a une main qui rentre à l’intérieur du cadre, pointant du doigt le chien, et une petite fille qui court. Il se dégage une beauté minimaliste de cette photo. Et une fois de plus un triangle est crée entre les 3 sujets.

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Notez également qu’il y a 3 sujets principaux dans cette image

Cependant, ce qui fait que cette photo est exceptionnelle, est le beau mouvement qui réside dans cette photo. L’œil est guidé tout autour du cadre. En premier le doigt qui pointe vers le chien, puis le chien et enfin cette fille qui court vers la main. La fille et la main étant reliées par ces lignes qui forment le trottoir. Ca tourne en boucle.

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Comme une toupie, notre regard ne cesse de parcourir cette photo.

« Scène de rue » , Mumbai, d’Eric Kim

Nous allons conclure cette série avec une photo d’Eric Kim.

Eric Kim

Eric Kim. Mumbai, 2013

Eric était en train de se balader dans les rues de Mumbai quand il arrive sur cette scène. Il y un garçon qui se repose sur l’arrière d’un banc, un vieil homme à droite (peut être son grand père) et un mur avec des éléments intéressants dessus.

Il a repéré ces 3 éléments quand il a prit la photo, il fit 5 photos différentes. C’est celle-ci qui ressortit le mieux. Les 3 sujets sont des personnes, mais ils sont différents. Le sujet principal, le garçon, puis le vieil homme et enfin la peinture en haut.

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Notez les trois différents types de personnes capturées dans cette photo, le garçon, le vieil homme et la peinture en haut

Conclusion

Les triangles sont un super outil pour composer une photo. Ils fonctionnent bien quand vous avez 3 sujets- et que vous les placez correctement dans le cadre. Notez que les sujets n’ont pas besoin d’être de même nature comme on l’a vu avec la photo de David Alan Harvey.

Ce qui est fabuleux avec les triangles en composition est l’équilibre que cela donne pour l’observateur et comment le cadre est remplit harmonieusement. Il y a une nuance importante pour les triangles, car d’un point de vue géométrique, 3 points formeront toujours un triangle à part s’ils sont alignés. La subtilité est que ces 3 points doivent former un triangle équilibré (avec 2 ou 3 côtés de même longueur).

Alors essayez maintenant d’incorporer des triangles dans votre travail quand vous prenez des photos ou pendant la phase de post traitement (vous interrogeant pourquoi vous aimez cette photo ou pas). Car certaines fois les triangles sont incorporés intentionnellement et d’autres fois par accident. Mais si au final la photo fonctionne, c’est l’essentiel.

1 Commentaire

  • Joel FLEURANCEAU
    octobre 2, 2022 at 10:45 pm

    Merci !

    Reply

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